"Soigner par la souffrance: la prise en charge des auteurs de violences sexuelles" morePublished in Doron, Claude-Olivier, Lefève, Céline & Masquelet, Alain, Soin et subjectivité, Les Cahiers du Centre Canguilhem, n°4, pp. 87-114 |
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Sociology of Crime and Deviance, Criminology, Psychopathy, Forensic psychiatry, Philosophy of Human Suffering, Sexual Offenders, Psychiatry, and Care Ethics
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SOIGNER PAR LA SOUFFRANCE La prise en charge des auteurs de violences sexuelles. Claude-Olivier Doron
Résumé : Cet article examine le problème posé par le soin des auteurs de violences sexuelles à l’intersection de la justice et de la santé mentale. Il constate l’ambiguïté de la « pathologie » à laquelle ce soin est censé répondre, qui ne semble ni relever de la maladie mentale, ni susciter chez les sujets de souffrance les engageant à demander un soin. Cette ambiguïté, couplée au fait que la prise en charge de ces sujets implique une collaboration des soignants avec la justice, explique un certain malaise des soignants face à ce dispositif. Nous examinons pour finir deux façons dont les soignants répondent à cette ambiguïté : soit en acceptant une perspective psycho-criminologique réadaptatrice, soit en s’efforçant de recoder l’ensemble des résistances et des obstacles rencontrés dans les termes familiers du soin et de la maladie. Abstract : In this article, we study the question raised by the care of the sex psychopaths between justice and psychiatry. We show the ambiguity of the so-called pathology to which this care is supposed to be directed: a pathology that is not a mental disease and that doesn’t produce any distress to the patient who doesn’t ask for any treatment. This ambiguity, coupled to the fact that this kind of treatment implies the cooperation of the medical staff with justice, explains why so many psychiatrists and psychologists don’t feel at ease with this kind of care. We eventually analyze two ways medical staff have to solve this tension: either they accept to develop a psycho-criminology which aims to reeducation and correction of deviant behaviors, or they try to convert all the resistances and obstacles they meet in their practice in the more familiar vocabulary of disease and care.
Cet article porte sur la question du soin des auteurs de violences sexuelles (AVS) mais les analyses qu’on y développe peuvent être étendues à tout un domaine actuellement en expansion : celui de la prise en charge, par des acteurs issus du champ de la « santé mentale », d’un certain nombre de personnes marquées par ce qu’on appelle « le passage à l’acte » : auteurs de violences diverses, sexuelles ou conjugales, mais aussi adolescents réputés atteints de troubles du comportement par exemple. Cette prise en charge est devenue un enjeu de plus en plus important à mesure que s’est établi l’étrange continuum de la violence et le regroupement de tout un ensemble d’individus différents sous le concept extensif d’« auteurs de violences ». Je n’insisterai pas dans ce texte sur le caractère profondément hétéroclite de ce qui est qualifié de « violences » : il suffit de renvoyer au
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rapport pour le plan Violence et santé de 20051, où sont accumulées pêlemêle sous ce titre les violences intra-familiales, les violences sur les homosexuels, celles sur les personnes âgées ou dépendantes, les violences faites aux femmes (du harcèlement aux mutilations), les violences sexuelles, les violences commises par – et faites sur – les malades mentaux. On pourrait tout aussi bien rappeler la campagne de prévention contre les violences lancée en 2008 et évoquer ces affiches placardées dans le métro parisien qui, à la manière d’une encyclopédie chinoise bien connue des lecteurs de Borges, énuméraient auprès du terme « violences », les qualificatifs: « familiales, au travail, psychiques, physiques, sexuelles ». Ce continuum, il conviendrait de le décortiquer, de voir comment il s’est institué et quels sont ses effets de subjectivation, tant du côté des victimes que du côté des auteurs. Mais entreprendre un tel travail critique excéderait très largement l’espace d’un article. Nous nous intéresserons plutôt dans ce texte au problème plus précis de la prise en charge des « auteurs de violences sexuelles » entre justice et psychiatrie. Du moment que la prise en charge de la violence, particulièrement des effets psychiques de la violence, devient un enjeu central des politiques publiques – et elle l’est devenue depuis une dizaine d’années – se mettent en place un certain nombre de dispositifs qui ont pour objectif de traiter les auteurs de cette violence. Et de les traiter d’une manière bien particulière, à travers un certain nombre de techniques qui articulent le thérapeutique, le judiciaire et une certaine conception du social, que l’on peut qualifier d’« individualisée » au sens où elle rabat souvent le social sur ses dimensions psychiques et subjectives. Cela suppose une articulation, extrêmement problématique, entre des champs hétérogènes tels que ceux de la santé et de la justice et la mise en réseau d’acteurs différents autour d’un objet qui est essentiellement la prévention du passage à l’acte et la prise en charge du sujet violent. Ce sont les questions posées par cette articulation qui vont m’intéresser, avec un accent mis sur le problème précis des nouvelles pratiques de « soin » qui émergent à la jonction du médical et
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Voir A. Tursz, Travaux préparatoires à l’élaboration du plan Violence et santé, Rapport général, La Documentation française, mai 2005
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du pénal. Je le ferai en me basant sur un travail de terrain auprès des acteurs de la prise en charge des AVS2, qui en constitue une sorte de paradigme. Soin d’une pathologie ou contrôle d’une déviance ? Au centre de la question du soin des AVS, il y a le problème de la souffrance comme fondement de la prise en charge des individus. Par rapport aux autres types de patients pris en charge par les acteurs de la santé mentale, la population des AVS se distingue en ceci qu’elle est quasiment exclusivement composée de personnes engagées dans un parcours pénal. Les AVS ne se présentent presque jamais d’eux-mêmes à une consultation. C’est là un des problèmes majeurs posés par cette population : il n’existe pas de demande au sens classique du terme, c’est-à-dire (selon les soignants) un mouvement spontané, généralement motivé par un éprouvé subjectif de souffrance qui pousse telle personne à se présenter en consultation. Ici, c’est le repérage judiciaire qui joue un rôle moteur dans l’intégration au processus de soin. On doit donc relever une dépendance de fait de la population prise en charge par les soignants par rapport au processus pénal, dépendance dont les acteurs de la santé mentale sont d’ailleurs conscients puisque, récemment, l’ARTAAS3, qui est avant tout une association médicale, subventionnée par la Direction Générale de la Santé, a spécifié qu’elle était l’Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles sous main de justice. Cette précision prend acte d’un fait : les praticiens n’ont à traiter quasiment que des AVS condamnés par la justice. C’est évidemment un problème capital,
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Claude-Olivier Doron, Soigner et punir. Etude du dispositif de prise en charge des auteurs d’agressions sexuelles en France, Mémoire de Master 2 en sciences sociales, EHESS/ENS Ulm, Paris, 2006. Le texte est consultable à l’Ecole Normale Supérieure, bvd. Jourdan 3 Fondée en 1996 dans la continuité d’une commission dirigée par le psychiatre Claude Balier mandaté pour réfléchir sur le mode de prise en charge des AVS et d’une enquête menée par ce dernier avec le psychologue André Ciavaldini, l’Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d’Agressions Sexuelles regroupe la très grande majorité des psychiatres et psychologues intervenant auprès des AVS, en prison notamment. Elle est subventionnée par la DGS et était chargée jusqu’en 2008 et la mise en place de centres ressource, d’assurer les formations dans la prise en charge de ce type de population dans chaque région. Elle est par ailleurs un lieu de rencontre et de production de savoirs très actifs autour des auteurs de violences. Pour une étude plus détaillée, cf. C-O Doron, Soigner et punir, op. cit.
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redoublé par le fait que la violence, la tendance à commettre un acte violent qui est la caractéristique première de ce type d’individus et le signe de leur « pathologie » n’est rien d’autre, à première vue, qu’un dysfonctionnement social et comportemental, qu’une violation de la loi ou d’une norme, qui est repéré le plus souvent par la justice. Tout l’enjeu est donc là : qu’est-ce qui fait la légitimité, dans ce cas, d’une prise en charge soignante, par des acteurs de la santé mentale, et non pas un pur traitement judiciaire de l’acte ou, à la rigueur, l’intervention des travailleurs sociaux ? C’est que, d’une certaine manière, le type de comportement mis en cause sera codé comme pathologique. La question décisive se pose donc à ce niveau : qu’est-ce qui caractérise ce comportement comme pathologique ? Qu’est-ce qui distingue, du point de vue des soignants, la prise en charge thérapeutique légitime de ces individus au nom du fait qu’ils relèvent d’une certaine forme de pathologie, d’un simple contrôle social dont ils ne seraient que des exécutants parmi d’autres, au nom du traitement de dysfonctionnements comportementaux et d’une prévention des risques de violence ? On comprend l’importance de ce problème pour les soignants dans la mesure où il pose la question de leur identité et du sens de ce qu’ils font. Quand je « soigne » un délinquant sexuel qui m’a été adressé par la justice, qu’est-ce que je fais ? Quand, dans le cadre de l’injonction ou de l’obligation de soins, au cours d’un suivi socio-judiciaire, je discute de la situation de mon « patient » avec le médecin coordonnateur, avec le juge d’application des peines et le conseiller d’insertion et de probation, qu’est-ce que je fais4 ? Qui suis-je vraiment ? Un gestionnaire du risque de récidive ? Un aménageur des dysfonctionnements relationnels d’une personne qui, au fond, est moins malade que déviant ? Ou un thérapeute à part entière ? Ou tout cela à la fois ? Et cette question, qui se pose au niveau des AVS, il est évident que l’on peut la retrouver dans bien d’autres domaines: quand je
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Le dispositif mis en place par la loi du 17 juin 1998 sous le nom de suivi socio-judiciaire avec injonction de soin implique une articulation des soignants et de la justice à travers la figure d’un médecin coordonnateur chargé de faire l’interface entre le juge d’application des peines et le médecin traitant. Voir, pour plus de précisions, Viout, J-O, « Moyens et ambiguïtés du suivi socio-judiciaire » et Doron, C-O, « Une volonté infinie de sécurité. Vers une rupture générale dans les politiques pénales ? » in Chevallier, P. & Greacen, T. (dir.), Folie et justice : relire Foucault ?, Paris, Erès, 2009, pp. 169-201
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prends en charge un adolescent « perturbé » qui m’a été adressé par les services sociaux, éducatifs ou par la protection judiciaire de la jeunesse, qu’est-ce que je fais ? C’est là un enjeu d’autant plus fort dans le contexte actuel de mise en place de réseaux de « santé mentale » qui visent à établir une forme de continuité entre les acteurs judiciaires, sociaux et médicaux, et à faciliter le partage des informations entre eux par delà les barrières professionnelles. Quelle position doivent adopter les soignants dans ces réseaux ? Comment définir leur identité par rapport aux autres acteurs et éviter une confusion des fonctions ? L’enjeu peut donc se formuler ainsi: qu’est-ce qui fera le départ entre le pathologique, objet « légitime » des soignants, et le non-pathologique, le simple dysfonctionnement social, si grave soit-il, qui ne relève pas d’une prise en charge thérapeutique ? Ou bien peut-être une telle distinction n’est-elle plus pertinente et le soignant peut-il prendre en charge un dysfonctionnement sans se préoccuper de savoir si, oui ou non, il est pathologique ? Il est bien possible en effet que la référence au soin, plus large et plus vague que les notions de thérapie ou de traitement d’une maladie, soit un moyen d’élargir le spectre des prises en charge possibles, en les débarrassant d’un souci de distinction stricte entre maladie et santé. Le soin donne l’illusion aux différents acteurs qu’ils font la même chose, qu’ils ont les mêmes valeurs, que le médecin et le psychologue, mais aussi l’éducateur, et même dans une certaine mesure le juge, prennent soin de celui dont ils ont la charge. La souffrance, objet fédérateur Le principe de légitimation du soin dans le champ de la santé mentale à partir du moment où l’on ne se situe plus dans les psychoses lourdes, c’est la souffrance et, en l’espèce, la souffrance psychique qui va le fournir. Lorsqu’on interroge les soignants sur ce qui justifie la prise en charge d’un certain nombre de personnes dont la pathologie est difficilement identifiable, l’argument revient régulièrement de la souffrance du sujet et de la demande corrélative qu’il formule. Le schéma habituel est donc le suivant: à la souffrance correspond une demande, c’est-à-dire une démarche subjective qui conduit l’individu à rencontrer un thérapeute. De manière
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plus générale, la souffrance se trouve aujourd’hui au centre du dispositif de soin, comme un enjeu décisif qui justifie l’intervention soignante, comme devant être prise en compte dans tout acte thérapeutique mais aussi comme ce qui parfois devrait lui assigner une limite5. La souffrance, c’est-à-dire un vécu subjectif du patient, dont nombreux sont ceux qui l’invoquent comme une donnée fondamentale, primordiale, naïve, qu’il faudrait prendre en charge, qu’il faudrait ménager, écouter, alors qu’on a tendance à l’oublier, à la masquer, à la nier dans un soin médicalisé et technicisé à outrance. Donnée primordiale, qui serait liée aux perturbations, ressenties par le sujet, entre sa personne – biologique et psychologique –et son environnement. Donnée immédiate et absolue qui justifierait la prise en charge par delà tout risque de paternalisme : « le soin est légitime puisqu’il souffre ». Elle crée pour le soignant un impératif catégorique, fondé sur la subjectivité du malade. Et l’on peut supposer en effet que si la souffrance est régulièrement avancée comme légitimation de la prise en charge dans le cas de la santé mentale, c’est que les soignants cherchent ainsi à se démarquer d’une pratique psychiatrique qui, pendant longtemps, ne se serait guère souciée de cette subjectivité et se serait imposée au patient de l’extérieur, pratique qu’incarnerait l’ancienne psychiatrie dénoncée par les mouvements d’antipsychiatrie des années 1960-1970. On peut douter cependant du caractère immédiat de la souffrance et de sa valeur d’expérience primordiale. Pour le dire autrement, le fait que tel ou tel affect soit interprété en termes de « souffrance » - et de « souffrance psychique » en particulier - n’a rien d’une évidence et est souvent le résultat de tout un processus de codage qui conduit un sujet à se subjectiver comme sujet « souffrant », souffrant d’une souffrance psychique qui lui serait propre en tant qu’individu. La « souffrance » est au moins aussi ambiguë que le soin qu’elle est censée justifier. C’est une catégorie vague et poreuse qui autorise tous les malentendus, un « signifiant flottant », au sens de LeviStrauss6, qui permet tous les jeux de mots. Le cas qui illustre au mieux les ambiguïtés de cette notion est la manière dont un certain nombre de conflits
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Comme on l’a vu avec le cas de Chantal Sébire où la souffrance a été invoquée comme limite du soin 6 « Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss », in Mauss, M., Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1973, p. XLIX
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du travail – autrefois interprétés en terme de contradictions au niveau des rapports de production et de luttes de classe – se sont trouvés recodés en terme de souffrance psychique individualisée, renvoyant à un sujet désirant aliéné, bloqué dans la satisfaction de ses aspirations7; phénomène que l’on retrouve à l’identique dans les banlieues, où les adolescents sont amenés à se penser en tant que sujets souffrants individualisés ou encore chez les bénéficiaires du RMI et les chômeurs dès les années 19908. Dans tous ces cas, l’invocation de la « souffrance » est une manière de contourner la réalité des problèmes politiques et sociaux qui se trouvent posés. Une autre illustration peut être trouvée dans la manière dont les campagnes de lutte contre la dépression invitent les sujets à coder un certain nombre de leurs affects en témoignages d’une souffrance psychique rattachée à un état dépressif, alors qu’ils ne sont pas nécessairement ressentis comme tels par le sujet. Il convient donc de mettre en doute cette transparence un peu facile de la souffrance et de rappeler qu’elle est faite d’une épaisseur beaucoup plus riche et complexe, théâtre de tout un jeu de définitions, de pouvoirs et de savoirs qui troublent toute expérience prétendument « immédiate » du sujet9. Cela ne signifie pas nécessairement en dénoncer la prise en charge ni en contester la réalité ; mais cela implique de se méfier des discours qui la mobilisent à tous niveaux et la placent au fondement de bien des pratiques,
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Voir la somme d’Emmanuel Renault, Souffrances sociales, Paris, La Découverte, 2008, ainsi que les travaux de Jean Furtos et Christophe Dejours. Ces conceptions de la souffrance sociale répètent l’opération de l’humanisme marxiste dénoncée en son temps par Althusser dans « Marxisme et humanisme », in Pour Marx, Paris, La Découverte, 2005, pp. 227-249. Par la référence à un noyau de subjectivité commun, elles restituent l’unité idéaliste de l’Homme et estompent les différences de classes, ce qui semble bien peu conforme au marxisme dont elles se revendiquent souvent. Il suffit, pour se convaincre de l’ambiguïté de cette notion, de citer un entretien de J. Furtos : « les cadres supérieurs peuvent présenter les mêmes symptômes de précarité que les SDF », la souffrance sociale « touche tout le monde [...] ce syndrome s’observe dans toutes les couches de la société, des gens de la rue aux traders » et il ajoute, selon une logique que nous retrouverons plus tard dans notre article : cette pathologie est caractérisée par « une abolition de la demande : plus vous allez mal, moins vous demandez d’aide, avec une sorte d’inversion de la demande [...] c’est une errance. Celle d’un SDF qui va de ville en ville ou celle d’un PDG qui va de Hilton en Hilton » (entretien paru dans Lyon Capitale, n°677, avril 2009, p. 34). 8 Voir Antoine Lazarus & Hélène Strohl, Une souffrance qu’on ne peut plus cacher, La Documentation française, février 1995. La lecture du rapport montre d’ailleurs que la notion de « souffrance » fut d’abord mobilisée par tout un ensemble d’acteurs des politiques publiques (psychiatres, psychologues, travailleurs sociaux) pour formuler des difficultés et des obstacles qu’ils rencontraient, voire une véritable crise de légitimité dont ils souffraient, dans la mise en place de programmes publics comme le RMI et les politiques de la ville.
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comme une origine libre de tout soupçon et une légitimation impérative face à laquelle tout obstacle, toute critique, doivent céder. La souffrance demeure néanmoins pour les soignants le critère le plus rassurant pour affirmer le bien fondé d’une prise en charge car il est le moins contestable à leurs yeux, immédiatement relié à la « subjectivité » du patient. La souffrance, et la demande qui lui est corrélative, voici des socles sûrs pour un soin légitime. La souffrance psychique est ainsi devenue peu à peu le pivot de la politique de santé mentale parce qu’elle constitue un objet transversal, un point de convergence et un support légitime d’actions pour les diverses professions mobilisées dans ce dispositif (travail social, psychologue, psychiatre, éducateurs…), plus extensif et commode que la notion de « maladie mentale »10. Elle entend fournir un espace de légitimation, partagé par les soignants et les travailleurs sociaux, qui justifie l’articulation du sanitaire et du social impliquée par la politique de santé mentale. On a ainsi assisté peu à peu depuis les années 1990 à l’adoption de ce référent commun qui trouve écho dans les pratiques des différents acteurs mobilisés et leur donne l’occasion d’articuler leurs pratiques en toute sérénité. Le plan santé-mentale 2005-2008 témoigne du résultat : c’est la souffrance ou la détresse psychologique qui constitue l’objet essentiel du dispositif de santé mentale : il s’agit en effet « de relever le double défit de faire face à la souffrance des patients née du plus intime et d’apporter des réponses collectives cliniques, médico-sociales ou sociales, au profit de personnes le plus souvent vulnérables »11. Parallèlement, la souffrance est devenue un élément essentiel du diagnostic de la pathologie mentale dans les manuels de diagnostic puisque ce qui caractérise un « trouble » dans le DSM-IV, c’est une « souffrance cliniquement significative » et/ ou « une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres
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C’est à un tel projet critique que s’attèlent par exemple Didier Fassin & al. in Des maux indicibles. Sociologie des lieux d’écoute, Paris, La Découverte, 2004 10 Voir sur ce point, Doron, C-O, « La maladie mentale en question », in Missa, J-N., Les Cahiers du Centre Georges Canguilhem, vol. II, Les maladies mentales, Paris, PUF, 2008, pp. 23-30 et Philippe, S., « La mise en oeuvre de l’action publique : un moment problématique. L’exemple de la politique de santé mentale », Revue française de science politique, vol. 54, n°2, avril 2004, pp. 315-334 11 Plan Santé mentale, 2005-2008, p. 4
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domaines importants »12. La souffrance se trouve donc promue en instance de légitimation du soin et en critère de discrimination du normal et du pathologique. Or voilà tout le problème : dans le cas des AVS, le critère de la souffrance, si rassurant et si commode, semble au premier abord inopérant. « Quand vous allez voir votre psychanalyste, vous allez lui dire : « écoutez, je ne suis pas très bien, je souffre » et le psychanalyste, le thérapeute, le psychiatre, […] il va travailler à partir de votre souffrance. Le problème, avec ces sujets, c’est qu’ils ne souffrent [...] pas », explique ainsi un psychologue13. Absence de souffrance que semble confirmer l’absence de demande spontanée : « ces sujets, on le constate, consultent rarement d’euxmêmes. Même quand ils décompensent […] ils ne consultent pas », confirme un psychiatre14. La seule manière de vaincre ce blocage tient dans le fait que l’acte transgressif en amène un grand nombre devant la justice qui les oriente vers le médical au travers de l’obligation ou de l’injonction de soins et du travail en prison. Mais même à ce moment, ce n’est pas la souffrance liée à leur pathologie qui est mise en avant : la seule souffrance qu’on peut déceler dans ce cas est celle que provoque la punition associée à leur acte transgressif. Encore n’est-ce pas à proprement parler une « souffrance » mais, selon le mot d’un psychiatre, un « handicap ». Ce handicap, c’est qu’en agissant contre la loi, « ils se nuisent à eux-mêmes ». Le fait que leur conduite les amène à se nuire serait-elle donc une indication de son caractère pathologique ? Evidemment, cela pose problème dans la mesure où, en vérité, toute conduite transgressive conduisant à une sanction peut être présentée comme nuisant à son auteur.
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DSM-IV-TR, Paris, Masson, 2003, p. 790. Il s’agit de la définition du « trouble de la personnalité ». La définition générale du « trouble mental » est tout à fait similaire : « modèle ou [...] syndrome comportemental ou psychique cliniquement significatif, survenant chez un individu et associé à une détresse concomitante (p. ex., symptôme de souffrance), ou à un handicap (p. ex, altération d’un ou plusieurs domaines de fonctionnement) ou à un risque significativement élevé de décès, de souffrance, de handicap ou de perte importante de liberté » (XXXV). Les deux critères de base, rappelés à la rubrique « critères de significativité clinique », sont bien « une souffrance ou une altération cliniquement significatives » (p.8). 13 C.O Doron, Soigner et punir., op. cit. Je souligne. 14 Ibid.
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Une pathologie qui n’est pas une maladie : le trouble de la personnalité Le critère de la souffrance étant dans la majorité des cas invalidé pour discriminer entre le normal et le pathologique, reste le second critère mis en avant dans le DSM-IV: « une altération du fonctionnement social ». Le DSM ouvre d’ailleurs la possibilité de négliger le facteur subjectif de la souffrance puisqu’il précise : « l’évaluation peut être compliquée par le fait que les éléments qui définissent un trouble de la personnalité ne sont pas forcément considérés comme des problèmes par le sujet »15. Reste donc l’altération du fonctionnement social. Mais qui l’établit, dans la mesure où le sujet ne la juge pas subjectivement comme un problème? Assurément, une instance extérieure au sujet, en l’occurrence la justice ; mais aussi, parfois la famille, les institutions médicales ou sociales. Autrement dit, l’« altération du fonctionnement social » ne signifie ici rien d’autre qu’un trouble à l’ordre social, constaté par des instances normatives. Nous voici donc reconduits à notre point de départ : la première caractéristique de la « pathologie » de ces sujets violents est la violation de la loi ou d’une norme sociale. La « significativité clinique » exigée par le DSM n’y change rien. Il s’agira d’un dysfonctionnement relationnel ou social qui se répète dans le temps et que prétendront qualifier les notions de « troubles du comportement » ou de « troubles de la personnalité ». Etant donné le spectre très large d’écarts de conduite qui, selon la « définition » de ces notions, peuvent être relevés dans l’histoire d’un sujet pour établir cette répétition, depuis des explosions récurrentes de colère aux violences les plus graves, la significativité clinique sera assez facile à faire apparaître. On trouvera toujours quelques écarts de conduite dans la vie antérieure d’un sujet pour renforcer le diagnostic. Et ce diagnostic va permettre de rapporter le comportement déviant à une perturbation plus profonde de la personnalité du sujet. Le DSM, conscient sans doute de la faiblesse de sa définition du trouble, s’empresse de préciser en effet que « ni un comportement déviant (p. ex, politique, religieux ou sexuel) ni des conflits existant essentiellement entre l’individu et la société ne sont des troubles mentaux, sauf si la
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déviance ou le conflit est le symptôme d’un dysfonctionnement chez l’individu considéré »16. Malheureusement, à aucun moment il ne nous fournit un critère sûr permettant de dire quand il s’agit du symptôme d’un dysfonctionnement individuel – ce qui supposerait recourir à des hypothèses étiologiques dont il prétend faire l’économie – sinon à travers le simple constat que le comportement se répète, qu’il est « durable » et « rigide ». Ce qui justifie la prise en charge de ce type de sujets, c’est donc avant tout le trouble répété ou potentiellement répété à l’ordre social qu’ils représentent. Ce sont des incorrigibles. Certains psychiatres le reconnaissent sans difficulté : Arnaud Martorell, collaborateur du psychiatre Roland Coutanceau17 dans une antenne de psychiatrie et psychologie légales de la région parisienne l’affirme avec netteté: ce qui caractérise la population des AVS, « c’est qu’elle menace la société ». Roland Coutanceau lui-même a le mérite d’avoir à ce sujet une position claire qui ne s’embarrasse pas des « constructions intellectuelles » qu’il ne cesse de dénoncer. Sa position se veut pragmatique et « expérimentale » : « des gens qui ont commis des actes destructeurs sur autrui, qui ont été condamnés par la République française, au nom de quoi vais-je m’interdire expérimentalement de tenter l’obligation de soins [sur eux] ? ». On ne sait donc pas vraiment ce qu’il en est de leur pathologie, on est bien en peine de la définir sérieusement, mais si l’on constate que la prise en charge psychiatrique de ces populations a une certaine efficace, alors elle est légitime. C’est son efficacité qui fait sa légitimité, indépendamment du problème de la pathologie. Une telle position s’accommode assez bien d’un concept aussi vague que celui de « trouble de la personnalité » et se préoccupe assez peu de savoir s’il y a une souffrance ou une demande du sujet. Si la psychiatrie et la psychologie viennent en aide à la justice, c’est parce qu’elles disposent de techniques qui seront efficaces pour corriger les comportements déviants incorrigibles.
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DSM-IV-TR, op. cit., p. 790 DSM-IV, op. cit., pp. XXXV-XXXVI. Je souligne. 17 Roland Coutanceau, directeur de la Ligue française de santé mentale, est un expert psychiatre. Il a développé à partir de 1991 à l’intérieur de son Centre médicopsychologique (CMP), une consultation spécialisée dans la prise en charge des auteurs et victimes de violences. Il se revendique comme un psychiatre criminologue et est un habitué des plateaux de télévision ou des chaînes de radios.
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Mais on voit bien que si l’on en reste là, si le critère de distinction du caractère normal ou pathologique du comportement d’un sujet passe par le dysfonctionnement social, alors il s’agit d’un critère qui n’en est pas un. Tout acte transgressif, toute déviance est un dysfonctionnement social. En droit, par conséquent, tout acte transgressif est susceptible de renvoyer à un trouble de la personnalité et de justifier une prise en charge médicale. Tout comportement délinquant est susceptible d’être codé comme relevant de la santé mentale du moment qu’il se répète. C’est précisément ce qui inquiète certains praticiens et il ne fait guère de doute que, depuis quelques années, on assiste au cumul de technologies relevant du pénal et d’autres relevant du soin psychique, sur des populations de plus en plus nombreuses, au nom de cette extension indéfinie du concept de « trouble de la personnalité ». Deux positions contrastées dans la constitution d’une spécialité médico-légale en France A. La perspective psycho-criminologique On peut distinguer en vérité chez les soignants confrontés aux AVS deux positions diamétralement opposées dans leur manière d’appréhender le soin des auteurs de violences et de le légitimer. Deux positions qu’on peut séparer nettement, même si elles se situent en réalité en continuité sur un seul axe et que la plupart des acteurs de la prise en charge des AVS se situent en quelque sorte dans l’entre-deux. Elles constituent deux alternatives dans le développement, probable sur le long terme, d’une forme de spécialité médico-légale en France. La première est incarnée précisément de manière idéaltypique par les psychiatres Roland Coutanceau et Arnaud Martorell et leurs collaborateurs à l’antenne de psychiatrie et de psychologie légales de la Garenne-Colombes. Elle se satisfait assez bien de l’ambiguïté que nous avons décrite entre pathologie et déviance. On peut la résumer ainsi. Il s’agit moins de développer un traitement, un soin au sens strictement thérapeutique que, pour utiliser les termes d’un psychiatre, « une aide qu’on peut apporter aux délinquants sexuels pour prévenir la récidive » ; et ce psychiatre de
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préciser : « si vous voulez, on traite les maladies […] on ne peut pas traiter de la même manière quelque chose qui ne relève pas de la maladie ! il y a une confusion dans l’esprit du public entre le traitement des maladies mentales » et cette aide. Dans la vision développée par Coutanceau et Martorell, cette aide est avant tout une « rééducation psychocriminologique » dont le but est d’apprendre au sujet à éviter le passage à l’acte et de le réadapter à la vie sociale en lui enseignant à contrôler ses dysfonctionnements relationnels, en corrigeant certains de ses comportements. Si la psychiatrie doit se charger de cette prise en charge bien qu’il ne s’agisse pas à proprement parler d’un traitement médical, c’est qu’elle a développé un certain nombre de techniques pertinentes pour cet accompagnement. Arnaud Martorell ne parle jamais de « soin » mais d’une « rééducation psychosociale ». Significativement, il ne définit pas les troubles des AVS en terme de pathologie mais comme « des comportements inacceptables et aberrants, inacceptables pour tous, pour toute la société, pour nous comme pour vous ». Ce qui permet de les caractériser comme pathologiques, c’est d’une part qu’ils « menacent la société » et d’autre part qu’ils « handicapent la vie de ces sujets » - essentiellement, nous l’avons vu, en les confrontant à la loi. Cette position implique tout un ensemble de choses. Tout d’abord, la pratique s’y trouve définie explicitement comme une psycho-criminologie et Roland Coutanceau se présente par exemple lui-même comme un « psychocriminologue », spécialiste de cette discipline, et non comme un médecin, lorsqu’il est interrogé dans des commissions parlementaires ou dans les médias18. Un tel positionnement accepte assez nettement de rompre avec le monde des soignants proprement dit et ne rencontre guère de difficultés à s’articuler au judiciaire. Le centre de la Garenne-Colombes porte ainsi la plaque du ministère de la Justice, ce qui serait tout à fait impensable pour d’autres acteurs qui revendiquent leur ancrage dans le soin. Dans une telle
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Comparer par exemple la manière dont Roland Coutanceau se présente face à la commission du Sénat chargée d’examiner un projet de loi sur la récidive, par rapport à son collègue Lacour. Tandis que ce dernier se déclare « non spécialiste » et « simple psychiatre de secteur », Coutanceau se positionne nettement comme « psychiatre criminologue » et « spécialiste », Rapport n°265- projet de loi, adopté avec modifications par le Sénat, pp. 42 et sqs. Voir aussi sa fiche de présentation sur le site de l’émission de télévision C dans l’air dont il est un accoutumé.
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position, on ne s’interroge guère sur le problème de savoir si le sujet est plus ou moins malade, si son acte ne cache pas en vérité une souffrance clivée. On se borne à constater des dysfonctionnements relationnels qu’on s’efforce de corriger et de gérer avec un certain pragmatisme. Evidemment, une telle perspective s’accommode bien des techniques cognitivo-comportementales, dans la mesure où celles-ci visent à produire un sujet capable de gérer ses dysfonctionnements, de contrôler sa potentialité de récidive à travers un examen de ses représentations, de ses fantasmes et l’établissement d’un rapport prudent aux situations à risque, sans jamais poser la question de la dynamique interne du sujet et de sa transformation morale. Mais il ne faudrait pas se représenter les deux branches de l’alternative que nous décrivons comme reconduisant l’éternel conflit entre TCC et psychanalyse dans la mesure où, d’une part, la position psycho-criminologique est éclectique et emprunte sans difficulté des pratiques et des concepts issus de la psychanalyse ; et où, d’autre part, l’autre branche de l’alternative, si elle est très profondément marquée par la théorie psychanalytique, peut faire un usage instrumental de certaines techniques issues des TCC. Enfin, cette perspective psycho-criminologique s’intègre sans grande difficulté dans un dispositif de sécurité qui vise à prévenir la récidive, à gérer le risque représenté par les sujets violents en articulant technologies pénale, sociale et médicale. Il s’inscrit volontiers dans le continuum psycho-socio-judiciaire caractéristique de ce dispositif et accepte le cadre d’une nouvelle « pénologie » dont l’objectif est moins de transformer le sujet individuel en profondeur que de le construire en gestionnaire efficace de ses risques. Cette position représente une forme de pari sur l’avenir qui envisage la constitution d’une nouvelle spécialité psycho-criminologique à l’articulation du pénal et de la santé mentale, en la détachant assez nettement du monde soignant proprement dit. Dans le psychocriminologique, c’est assurément le criminologique sur lequel elle fait porter l’accent. Le rapport de force n’est pas encore vraiment en sa faveur en France. Dans les pays anglo-saxons, en Belgique, aux Pays-bas, en Suisse et en Allemagne, le paysage de la prise en charge des AVS est largement dominé par ce type de positions, domination qui coïncide avec une nette implantation des TCC et avec l’existence d’une criminologie clinique
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autonome. En France, les choses sont assez différentes et l’on constate une résistance très forte des acteurs de la santé mentale – psychiatres et psychologues – mais aussi de nombreux acteurs du monde judiciaire et des travailleurs sociaux face à ce type de positionnement. B. Résistances Sans rentrer dans les détails , on peut identifier trois types de résistances du côté des soignants. En premier lieu, une réticence généralisée à la prise en charge des AVS, justifiée d’abord par l’idée que la santé mentale est caractérisée par des missions prioritaires : prise en charge des psychoses graves et des comportements suicidaires puis d’une population caractérisée par une demande incontestable, fondée sur une souffrance subjective que le sujet exprime en se rendant de lui-même chez un thérapeute. Or ces missions prioritaires connaissent actuellement de graves difficultés du fait du manque de personnel et de moyens disponibles en psychiatrie publique. Dès lors, la prise en charge des AVS apparaît comme peu légitime : ils ne présentent pas de demande et ne semblent pas caractérisés par une quelconque souffrance. Lorsqu’ils se présentent en consultation, ils refusent de parler de leur problème, s’enferment dans un silence ou une attitude de déni, de protestation voire de provocation. Par ailleurs, on dénonce l’artificialité de la prise en charge liée à une obligation ou une injonction de soin: si le sujet se présente en consultation, c’est souvent avec une demande très spécifique, celle d’obtenir un certificat pour le juge d’applications des peines, et même lorsque ce n’est pas le cas, il n’existe presque jamais de demande spontanée mais toujours fortement incitée par les mécanismes judiciaires. Un grand nombre de thérapeutes mettent en doute la possibilité de travailler à partir d’une telle demande. Enfin, nombreux sont ceux qui considèrent les AVS comme des pervers fortement structurés sur lesquels le travail mené n’aura guère d’efficace. Il s’ensuit que le travail thérapeutique opéré avec ces sujets est perçu comme un travail doublement imposé – au sujet et au soignant –dont l’objectif n’est pas le soin mais plutôt la surveillance, fonction qui ne rentre pas dans les missions d’un thérapeute. Le risque est
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bien de ne plus se penser comme un acteur de soin mais comme l’élément d’un dispositif de sécurité.. On touche là à un deuxième ensemble de résistances: la prise en charge des AVS implique l’articulation de la justice et de la psychiatrie. La place du thérapeute dans un tel dispositif est l’objet de nombreuses inquiétudes. Les premières concernent sa fonction : est-il encore véritablement un thérapeute ou plutôt une forme d’agent de contrôle du sujet et de son évolution ?19 Le soin dans ce cas n’est-il pas une surveillance ou, au mieux, une rééducation? Et le soignant ne risque-t-il pas d’être mis en cause en cas de récidive ? Les secondes concernent les transferts d’informations et les relations avec les autres acteurs de la prise en charge. Comment doit-on gérer le secret professionnel dans ces situations ? Ai-je le droit de faire un signalement aux autorités si mon patient me dit qu’il va récidiver ? N’y a-t-il pas un risque de « psycho-fliciatrisation » des thérapeutes, si bien qu’ils deviendraient des auxiliaires de justice ? On peut enfin esquisser un troisième foyer de résistances qui se concentrent sur les problèmes posés par la pratique thérapeutique. La pratique thérapeutique « classique » en entretiens duels tend à ne pas fonctionner avec les AVS. Les praticiens rencontrent chez ces sujets des résistances multiples : silence, déni, défi, qui impliquent de travailler de manière beaucoup plus active avec eux, en reprenant leur dossier judiciaire, en les interrogeant et en les bousculant. Beaucoup de thérapeutes sont mal à l’aise avec ce genre de pratiques et les considèrent comme déplacées. C. Idéologie thérapeutique et perspective soignante Face à ces résistances, on va voir se développer ce qu’on peut appeler une idéologie thérapeutique20, c’est-à-dire un ensemble de récits articulés
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Le problème se pose tout particulièrement pour le médecin coordonnateur qui ne rencontre que très rarement le sujet et a avant tout un rôle d’interface avec la justice et les travailleurs sociaux. 20 J’emploie le concept en référence à Allan Young, The harmony of illusions, Princeton, Princeton University Press, 1997, mais aussi – pour ce qui est de la notion d’idéologie même – à l’ouvrage de Georges Canguilhem Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, Paris, Vrin, 2000. Young définit l’idéologie (clinique) comme un ensemble structuré d’impositions de sens, de récits, appliqué à des actes ou à des situations de telles manières que ces actes et ces situations soient rendues acceptables et que l’on
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entre eux qui forment un savoir clinique disponible sur les AVS et ont pour effets de donner du sens à la prise en charge des AVS, de répondre à des questions et des angoisses des thérapeutes, de justifier et de préciser les rapports qui doivent exister entre santé et justice, en les réintégrant dans une dimension strictement soignante, en les recodant dans l’espace du soin. La psychanalyse va jouer un rôle central dans ce cadre, car elle permet de donner une légitimité thérapeutique à tout un ensemble de pratiques, en les recodant en terme de prise en charge d’un sujet dont la souffrance est clivée et qu’il s’agit de constituer en sujet souffrant, chez lequel il faut susciter une demande qui rende compte a posteriori de la légitimité de sa prise en charge. La force principale de la psychanalyse tient dans l’opération magique à laquelle elle procède, via tout un ensemble de recours théoriques, transformant la contrainte en soin et en attitude proprement thérapeutique, l’absence de souffrance en souffrance cachée, le manque de demande en acquiescement secret. Opération d’autant plus forte qu’elle en trouve les raisons de toutes ces résistances dans la psychopathologie même du sujet. Je vais me concentrer ici sur la question de la souffrance au sein de cette idéologie thérapeutique, même si bien d’autres problèmes pourraient être discutés. En ce qui concerne la légitimité même d’une prise en charge médicale des AVS, les travaux du psychiatre Claude Balier s’efforcent de montrer comment un grand nombre des comportements sexuels violents sont en vérité les symptômes d’un état pathologique plus profond, qui affecte la personnalité du sujet en son ensemble. Cet état se situe « à la limite de la psychose » et est caractérisé par une très forte dépressivité, qui se trouve en quelque sorte masquée par le clivage du sujet, lui-même interprété comme un mécanisme de défense21. En conséquence, ces
surmonte les résistances qui s’y opposent. Ce qui m’intéresse par ailleurs, c’est moins la question de la vérité de ces discours – qui opposerait l’idéologie à un savoir objectif – que leur réalité, c’est-à-dire leurs effets réels, les résultats stratégiques, plus ou moins sécurisants, qu’ils ont face à un certain nombre de points de résistances : elle fonctionne un peu à la manière de l’illusio telle que la définit Bourdieu, c’est-à-dire comme croyance qu’a et qu’entretient un groupe (ici un groupe professionnalisant) dans les enjeux qui le définissent et le jeu dans lequel il est engagé 21 Voir Balier, C., Psychanalyse des comportements violents, Paris, PUF, 1988 ; Psychanalyse des comportements sexuels violents, Paris, PUF, 1996 ; Balier, C., (dir.) La violence en Abyme, Paris, PUF, 2005. Voir aussi Ciavaldini, A. Psychopathologie des agresseurs sexuels. Paris, Masson, 2001. Claude Balier est un peu la « figure tutélaire » du soin des AVS en France, reconnue unanimement comme telle. Il est l’un des principaux initiateurs des recherches sur la psychopathologie des AVS, dans une perspective
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individus relèvent bien de la juridiction médicale et constituent une priorité de la prise en charge psychiatrique : leur acte délinquant, codé comme recours à l’acte, n’est que le symptôme d’un état pathologique plus profond, un mécanisme de défense pour se prémunir d’un effondrement psychique et identitaire. On en vient de cette manière à la question de la souffrance et de la demande, points cardinaux de la légitimité d’une prise en charge. « La pédophilie, quoi qu’elle soit, c’est quand même l’expression d’une autre souffrance, explique le psychologue André Ciavaldini22. Il ne faut pas que la souffrance de la victime efface la souffrance de l’agresseur. […] je pense que c’est aussi des gens qui souffrent. […] Vous m’avez demandé : qu’estce qu’on fait avec ces sujets ? pour un certain nombre – d’abord il faut savoir qu’un grand nombre sont dans un état de réelle souffrance, il faut pas être dupe […] Alors ces sujets, on ne va pas travailler sur leur demande, on va essayer de les constituer comme pouvant percevoir qu’ils sont souffrants. C’est-à-dire, tous les thérapeutes travaillent : « moi c’est selon la demande » souvent on entend ça « oui, mais s’ils ne demandent rien ? ». Ces sujets ne demandent pas parce qu’ils ne peuvent pas demander ; ils n’ont pas encore acquis la possibilité de s’emparer de quelque chose d’eux-mêmes ; […] on a conçu des procédures de soins qui sont complètement différentes, des procédures de type active, où le sujet va être mobilisé en permanence. Pour lui permettre d’acquérir des systèmes de représentation, jusqu’au moment où… c’est pour ça qu’on travaille essentiellement en groupe avec ces sujets. C’est-à-dire qu’on va pouvoir travailler avant la demande afin qu’il constitue la demande. Le jour où le sujet dira « mais ça ne va pas, je suis vraiment en souffrance »… ça y est, ce sujet sera infiniment moins
psychanalytique d’orientation freudienne. Il a eu un rôle important dans le développement des soins en milieu carcéral, notamment à travers l’expérience du SMPR de Varces qu’il a longtemps dirigé, et dans la mise en place de la loi du 17 juin 1998. Il est président de l’ARTAAS. 22 André Ciavaldini est psychologue clinicien. A l’époque de mon enquête, il était viceprésident de l’ARTAAS et dirigeait le PARI, centre de suivi en milieu ouvert, notamment pour les AVS, à Grenoble. Il est l’un des promoteurs les plus actifs de la légitimation du soin des AVS auprès de ses collègues psychologues et psychiatres, notamment à travers de multiples publications. Son expérience grenobloise d’articulation du médical et du judiciaire fut souvent citée en exemple. Il a participé, en 1996, à l’enquête dirigée par Claude Balier sur les AVS incarcérés et a collaboré très longtemps avec lui.
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dangereux, il ne se défendra plus de la même manière. Il ira mal par contre. Et là il faut être vigilant. Parce que lorsqu’on touche le système de la dépression [...] on peut amener ces sujets à déprimer […]. Donc on travaille en deçà de la demande et on essaye de mobiliser la demande, on essaye de faire en sorte qu’ils deviennent sujets de leur souffrance »23. Claude Balier confirme cette dimension fondamentale de l’accès à la souffrance dans le déploiement du processus thérapeutique et précise : « Ca va loin, on frôle le suicide ! Et quand je dis on le frôle, j’ai eu plusieurs suicides dans le CMP […] parce que dire à un gars « vous n’êtes pas ce que vous croyez être », alors qu’il a misé toute son existence par rapport à ces repères ; on lui enlève ces repères… à ce moment-là c’est la dépression et cette envie de disparaître » On se retrouve donc dans une situation quelque peu paradoxale mais qui est loin d’être propre à ces deux interlocuteurs. La thérapie passe nécessairement par la production d’un sujet souffrant. La plus grande part de l’activité du thérapeute n’est pas au-delà de la souffrance et de la demande qui est réputée lui être corrélative, mais en deçà d’elles. Il s’agit de constituer le sujet en sujet souffrant et de l’amener à produire une demande. Le sujet ne demande pas parce qu’il n’est pas conscient de sa souffrance. Ce n’est pas qu’il ne souffre pas. Ces individus souffrent mais ils n’en sont pas conscients. Un thérapeute établissait le rapprochement suivant : « c’est comme quelqu’un qui a un cancer ; il n’est pas au courant de son cancer et cependant, il est atteint ». Il est bien évident qu’une telle analogie pose problème car, dans le cas du cancer, il existe un certain nombre de données objectives qui peuvent témoigner de l’état pathologique indépendamment de la souffrance du sujet. Dans le cas des AVS, ces données objectives sont plus floues. Le même thérapeute ajoutait que, « dans le cas qui nous occupe nous, les données objectives, c’est le risque de commettre un crime ou le crime commis qui joue comme indication d’une souffrance. » Nous retombons ici dans le cercle vicieux que nous avons précédemment décrit: c’est l’acte violent, c’est le dysfonctionnement social, saisi par la justice, qui est censé manifester la souffrance cachée.
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Entretien avec A. Ciavaldini, in C-O Doron, Soigner et punir, op. cit. Je souligne.
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De manière assez générale, on admet en effet que l’acte commis est le témoignage d’une souffrance qui ne se dit pas. Cette souffrance, le sujet est incapable de la formuler voire de la ressentir, pas plus d’ailleurs qu’il n’est capable de ressentir celle de la victime. Il manque, pour reprendre une expression utilisée par les praticiens, du « tact psychique » nécessaire pour éprouver sa souffrance. Par conséquent, il ne formulera pas de demande au premier abord. L’aporie de l’absence de souffrance et du défaut de demande se trouve donc résolue et expliquée par la pathologie même du sujet. Loin d’être le signe qu’il n’y a pas de pathologie, elle est au contraire la marque de sa présence. C’est ici que le mécanisme de l’incitation ou de l’injonction de soins intervient. On est bien conscient de l’artificialité première de la demande produite par la justice: « cette prise de contact [entre le thérapeute et le sujet], se présente, nous le savons tous, de façon très éloignée de ce qui fait notre pratique habituelle où la demande vient, en tous les cas apparemment, d’un sujet qui formule une souffrance et souhaite la comprendre avec l’aide de l’interlocuteur que nous sommes »24 ; « Le sujet ne vient pas de lui-même, et on le reconnaît »25. Mais de cette demande artificielle, on peut aboutir à une demande réelle. « Tout l’art du thérapeute consiste à faire naître chez le patient, d’abord réticent, ou indifférent, une authentique demande de soins, c’est-à-dire « l’acceptation d’un changement de l’image de soi » (Denis Vasu) »26. C’est là un mécanisme bien connu des confesseurs du XVIIe siècle. Les sujets ne sont certes pas broyés par la contrition ; seulement brisés par l’attrition, c’est-à-dire par la peur prosaïque de voir leurs remises de peine contestées ou par la menace d’une réincarcération quand ils sont en milieu ouvert. Mais cette attrition peut déboucher sur une véritable contrition, sur un repentir parfait et un vrai désir de changement, via l’opération du thérapeute et la dynamique du soin27. Il s’agit donc de travailler non pas à partir de la demande, mais en vue de la demande elle-même. Ce travail est rendu nécessaire par le fait que le sujet n’a pas les moyens psychiques, au départ, de formuler cette demande.
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Sydney Cohen, « Face à l’injonction de soins » in Ciavaldini, A., (dir.), Violences sexuelles, le soin sous contrôle judiciaire, Paris, In Press, 2003 , p. 115 25 Ibid., p. 118. 26 Marcel Colin, « « Nul n’est tenu de se soigner » ? », in ibid., p. 21.
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Le dispositif d’obligation ou d’incitation l’amène à rencontrer un thérapeute qui doit, à travers des entretiens ou des travaux de groupe, lui faire prendre conscience de sa souffrance et l’amener à se penser comme un sujet souffrant qui formule une demande sincère. Le but premier de la thérapie est qu’il s’approprie la demande, qu’il en devienne le sujet responsable, quand elle pouvait lui paraître au départ imposée, ce qui dans le récit de Claude Balier, passe souvent par un rêve révélateur de l’état clivé du sujet. Marcel Colin va jusqu’à proposer la notion extrêmement douteuse d’« anticipation de consentement », « comptant que le traitement obligatoire, et même impératif, sera ratifié par le sujet dans l’après-coup (ce qui est vérifié dans la quasi-totalité des cas). En fait, l’intervention de la loi s’avère un puissant adjuvant thérapeutique »28. Il s’agit donc de dire au soignant : « sans doute le sujet ne demande rien, mais de cette absence de demande, gardez-vous de conclure à une absence de souffrance et donc à une illégitimité de la prise en charge. Bien au contraire, la pathologie de ces sujets est telle – déficience du tact psychique, difficulté de mentalisation et d’expression des affects, clivage – qu’elle réclame votre aide pour la formulation de la demande ellemême et la prise de conscience par le sujet de sa souffrance. Une fois cet objectif atteint, vous vous retrouverez en terrain connu mais dès le départ, vous faites un travail de soignant. » Le paradoxe de ce travail de soin, assurément, est qu’il ne vise pas en premier lieu à soulager une souffrance mais à la manifester, à la rendre présente à l’esprit d’individus qui ne l’éprouvent pas nécessairement. Ce travail de soin est intimement lié à l’idée qu’il faut aider l’agresseur à se subjectiver, voire à s’humaniser et « se civiliser », selon les termes employés par André Ciavaldini qui présente de cette position une version particulièrement caricaturale. On développe ainsi une « thérapie humanisante » qui a pour objectif de « ramener ces sujets du côté des hommes »29. de les rétablir comme sujets humains à part entière, qui s’inscrit dans la perspective de la psychiatrie analysée par Marcel Gauchet
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Sur le débat attrition/ contrition, voir Delumeau, Jean, L’aveu et le pardon, Paris, Fayard, 1990, pp. 51-79. 28 Art. cit., pp. 20-21. 29 Cette affirmation est un leitmotiv qui revient perpétuellement dans les entretiens et dans les articles de presse.
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et Gladys Swain30: le soin se donne pour objectif non pas d’exclure des sujets de la communauté des hommes mais bien de les resubjectiver de sorte qu’ils puissent participer autant que faire se peut à cette communauté. Il s’agit d’une réforme complète de l’individu, qui passe souvent par un accompagnement de son développement psychique déficitaire ; on lui apprend à devenir un sujet humain en distinguant ses affects et en les mentalisant. La thérapie n’est donc pas seulement la gestion d’un comportement à risque mais la réforme totale du sujet. Il y a quelque chose de frappant dans cette résurgence d’un vocabulaire suranné, celui du colonisateur et du sauvage, voire, il faut bien le dire, vocabulaire religieux de la régénération du sujet31. C’est dans le prolongement de ces analyses qu’est envisagée l’articulation du soin et de la justice. « L’intervention de la loi, disait Marcel Colin, s’avère un puissant adjuvant thérapeutique ». Cela signifie que non seulement le soin et la pratique pénale ne sont pas contradictoires mais que l’intervention de la justice joue un rôle thérapeutique décisif. On réinterprète l’activité judiciaire en termes proprement soignants. Cela est vrai à plusieurs niveaux. D’une part, c’est par la justice qu’une vraie demande de soin peut émerger. La justice se substitue à la demande déficiente du patient. Elle l’amène à se poser des questions sur lui-même, à découvrir sa pathologie et à consulter pour la soigner. Mais ce n’est pas tout. C’est tout au long de la thérapie, et pas seulement au moment de la demande, que la justice joue un rôle thérapeutique. Comme le rappelle André Ciavaldini, « on recrée l’environnement de ces sujets ; on recrée un environnement que précisément ils n’ont pas à l’intérieur d’eux parce qu’ils ne peuvent pas intégrer ce qu’on représente ; un système de cadres, de lois ». Or, dans cette reconstitution d’un cadre externe au sujet, la justice joue une place fondamentale. Elle assure la solidité du cadre, sa permanence, et le constant rappel de la Loi et des interdits. Elle a de ce fait un rôle thérapeutique décisif. Ces sujets sont
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Gauchet, M. & Swain, G. : La pratique de l’esprit humain, Gallimard, Paris, 1980 et Swain, G., Dialogue avec l’insensé, Gallimard, Paris, 1994 31 Une confrontation de ce type de discours avec les manuels de confession et les textes rédigés par les missionnaires jésuites aux Indes à la fin du XVIe siècle est tout à fait frappante. Il y a ici plus qu’une analogie, une quasi identité des objectifs, des méthodes et des arguments. Nous renvoyons à un autre texte pour la démonstration de cette filiation.
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souvent caractérisés par une pathologie qui est à rattacher à une déficience infantile des objets externes, une relative faiblesse du cadre parental, tout un ensemble de déficits qui les empêche d’intégrer en eux le cadre de la Loi et ses limites. La présence, tout au long du suivi, d’une obligation sanctionnée par un dispositif judiciaire offre au sujet une forme « d’étayage » qui lui permet de persévérer coûte que coûte dans sa thérapie. « Un tel travail représente une entreprise difficile et le plus souvent douloureuse pour les sujets auteurs de violences sexuelles, entreprise à laquelle ces hommes et ces femmes ne parviendront pas sans souffrance. Ici, la sanction ouvrant sur l’obligation, sous la forme d’une injonction pénale, prendra tout son sens : elle soutiendra le sujet dans son travail psychique, dans la peine qu’il prendra pour mettre en place puis partager les valeurs de ses contemporains. Ce travail, qui ne pourra se réaliser qu’avec un professionnel formé et averti, voit les termes de soin, de surveillance et de sanction devenir des partenaires indissociables. »32 Soin, sanction, surveillance. Ces trois termes qui paraissaient antinomiques et renvoyaient à des fonctions distinctes dans l’esprit de nombreux thérapeutes deviennent ainsi des éléments qui s’impliquent les uns les autres. Pas de soin sans sanction ni surveillance : le soin est conditionné par la sanction et celle-ci a un rôle thérapeutique décisif. A des sujets dont la pathologie est la méconnaissance des frontières essentielles de l’humain, elle rappelle les limites imposées à l’agir par la culture humaine33. Elle autorise l’émergence d’une demande de soin : « avec les sujets auteurs de violences sexuelles, la question de l’autre est mise en suspens, précisément parce que le champ de l’altérité n’est pas pleinement constitué. Cet état de fait rend, pour une grande majorité de sujets […] impossible d’adresser une demande, faute de savoir quoi demander […] Dans de telles conditions, il est utopique d’attendre que se constitue une demande. Le travail sera de placer ces sujets dans une situation leur permettant un jour de pouvoir constituer une demande. C’est précisément en cet endroit
Voir notamment Acosta, J., De promulgando Evangelio apud barbaros sive de procuranda indorum salute, 1577. 32 André Ciavaldini, « Sanctionner et soigner : du soin pénalement obligé au processus civilisateur », in La lettre de l'enfance et de l'adolescence, LVII, 3, 2004 : La sanction, p. 28.
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qu’intervient la sanction : elle impose les conditions pour que puisse émerger une demande, pour que le sujet quitte l’aliénation au besoin »34. La sanction, quant à elle, échouerait sans le soin dans son entreprise de « régénération morale du condamné »35, car le sujet n’abuse pas simplement de sa liberté dans la violence sexuelle, il en abuse « pathologiquement », parce que son acte renvoie à un trouble plus profond de sa personnalité auquel la simple prise en charge pénale ne peut avoir accès. Reste la question de la surveillance et du soin. La surveillance, on l’a vu, fournit un étayage dans le processus thérapeutique. Mais ce n’est pas tout. En vérité, « le soin et la surveillance sont cousins germains. On conçoit mal un soin sans surveillance et une surveillance qui ne prenne pas soin sous une forme ou sous une autre »36. Le thérapeute n’a donc pas à trop se préoccuper s’il occupe une fonction de surveillance ; elle coïncide plutôt qu’elle ne s’oppose à sa fonction de soignant. Le cas des signalements en est un bon exemple. Signaler un individu aux autorités judiciaires parce qu’il semble sur le point de récidiver est une décision difficile pour le thérapeute. Mais certains thérapeutes le justifient sans hésiter en expliquant qu’il s’agit là d’une démarche essentielle d’un point de vue thérapeutique dans la mesure où, lorsque le sujet parle à son thérapeute d’un projet de récidive, c’est en quelque sorte qu’il lui demande – plus ou moins consciemment – de venir à son aide. « A partir du moment où il en parle et où le médecin ne réagit pas, quelque part, de manière très perverse, c’est lui donner l’autorisation. c’est lui donner l’autorisation de faire quelque chose qu’à sa manière il vous demande de l’empêcher de faire » Le signalement, dans ce cas, est à la fois une aide apportée au sujet, un secours qu’à sa façon il demande; et c’est une manière pour le thérapeute de mettre fin au fonctionnement pervers du sujet qui teste le thérapeute et essaye de voir jusqu’à quelles limites il peut le pousser. De ce double point de vue, donc, le signalement est un élément central de la thérapie.
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Ibid. Ibid., p. 27. 35 Ibid., p. 26. 36 A. Ciavaldini, « Violences sexuelles : surveiller et/ou soigner, une question «éthique » », in Violences sexuelles, op. cit., p. 28.
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On a pu constater que ce type de récits légitimants, produits par les acteurs du soin des AVS, se fonde en grande partie sur un certain nombre de présupposés psychanalytiques qui leur fournissent un support décisif. On peut faire l’hypothèse, à titre de conclusion, que si la psychanalyse a encore beaucoup de succès en France dans le champ de la prise en charge des auteurs de violence, c’est précisément parce qu’elle permet plus facilement aux soignants de continuer à se penser comme soignants, de s’intégrer dans une pratique thérapeutique plutôt que de faire simplement partie d’un dispositif de sécurité – auquel, de fait, ils participent mais au sein duquel beaucoup se sentent mal à l’aise. La psychanalyse est ici le support d’une illusio nécessaire aux acteurs impliqués dans le champ de la prise en charge des AVS , qui leur permet d’exprimer et de résoudre ces tensions. Elle leur fournit de quoi étayer « scientifiquement » une idéologie spontanée qui est d’abord moins un savoir portant sur l’auteur de violence lui-même qu’une « fabulation rassurante » leur permettant de gérer les ambiguïtés et les contradictions qui existent dans le dispositif de prise en charge des AVS. Il est bien évident que les soignants ne produisent pas ces discours en vue de légitimer leurs pratiques et il n’est pas question de dénoncer leur croyance et adhésion à ces discours, sans aucun doute nécessaires à toute pratique. C’est moins la vérité de ces discours que leurs effets sociologiques qui importent ici. Or, du point de vue de ces effets, il est clair que leur valeur principale est de fournir un moyen de surmonter les contradictions inscrites au cœur même des pratiques, entre le médical et le pénal, entre le soin et la peine, et de les surmonter en donnant l’illusion qu’il n’y a pas de contradiction, que le soin et la peine sont corrélatifs. L’exercice critique consiste alors à ne jamais laisser les soignants se satisfaire de ces illusions, si nécessaires et consolantes qu’elles soient.